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La Savoie de 1860 à 1920 (première partie) : les résistances à l’intégration française

Des vieux symboles savoisiens, dont les âmes s’étaient si profondément nourries depuis 1815, que pouvait-il rester après l’Annexion ? Vouait-on encore, parmi les écrivains, un culte à la dynastie ? Voyait-on encore, comme au temps de Veyrat, de Jacquemoud, un lien entre eux, le peuple de Savoie et les montagnes ? Vénérait-on même encore le mont-Blanc ? Ou les références sont-elles devenues subitement Paris, la Seine, les rois de France, les châteaux de la Loire ? Comment a évolué culturellement la Savoie après 1860 ?

Pendant plusieurs décennies, beaucoup de choses, en Savoie, restèrent en réalité inchangées. Les Savoyards, fiers de leurs origines, ne les avaient pas oubliées, et ils en cultivaient jalousement le souvenir.

Jean de Pingon, dans son livre Savoie française, cite une lettre du « préfet de Haute-Savoie » datée du 27 janvier 1865 affirmant : « Il y a encore beaucoup à faire en Savoie, M. le ministre, au point de vue de l’annexion morale… »1. Il évoque également les réflexions d’ « E. Lombard, rédacteur en chef du journal Chambérien Le Statut et la Savoie », écrivant, « deux ans après l’annexion », que les « représentants de la France annexionniste » n’ont trouvé qu’un accueil froid, et une méfiance égale à « celle qu’on avait pour les Piémontais » :

Artisans ou cultivateurs, nobles ou bourgeois, font preuve de la même antipathie. Les riches costumes des officiers, les habits brodés et galonnés des employés français n’y peuvent rien, nos salons restent obstinément fermés devant eux. Ç’a été pour nos nouveaux maîtres une déception complète, aussi en retour de notre froideur ils nous donnent l’injure : nous ne sommes plus, comme au temps de l’annexion, « les bons Savoisiens », le peuple loyal, aux mœurs douces et affables, nous sommes redevenus les Savoyards, les montreurs de marmottes, le pékin vil et pauvre.2

Les Savoyards ne se sentent pas aussi prêts qu’on a cru à s’imprégner de l’esprit français : ils restent liés au sentiment de leur communauté propre, distincte autant de la France que de l’Italie, malgré la proximité de langue.

Mickaël Meynet rapporte qu’Adelin Ballaloud, devenu maire peu après l’Annexion, n’était plus le fougueux utopiste d’autrefois, que son travail consistait essentiellement à convaincre ses administrés que les décisions du Préfet étaient les bonnes et que s’y soumettre était conforme à la morale.3

Une anecdote concernant la Société florimontane traduit, encore, la persistance du patriotisme savoisien, voire une certaine susceptibilité. Elle s’était après 1860 rapprochée de la Société impériale des Antiquaires de France, dont le président était Ernest Renan. Or, dans le Bulletin de cette société, se trouvaient des erreurs que les historiens savoisiens trouvaient insultantes : on méprisait leurs travaux ; on faisait comme s’ils n’existaient pas. On assurait découvrir des éléments déjà présents dans les livres publiés en Savoie depuis longtemps. En 1867, François Rabut, un des fondateurs de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, publia un article intitulé Les Grains de sable de l’Histoire de la Savoie. Il est d’une ironie mordante, et peu amène, et pourfend le dédain des historiens français pour leurs homologues de Savoie.4

Un fait plus grave, d’une portée en tout cas plus profonde, parle particulièrement. La Société florimontane ne put bientôt plus consacrer comme autrefois des conférences aux sciences naturelles. Celles-ci se spécialisaient à l’extrême et le séduisant encyclopédisme qui avait prévalu en Savoie n’était plus possible dans l’ensemble français. Le duché n’avait pas eu d’enseignement d’élite, et, isolé, il pouvait faire se rencontrer la poésie, la science, la religion, sans se voir reprocher la confusion des genres. Désormais, les moyens dont disposaient les universités françaises pour mener des expériences et construire des instruments d’observation et d’analyse rendaient impossible la concurrence à Chambéry ou Annecy. La Société florimontane délaissa la physique et la chimie pour se consacrer essentiellement à l’histoire, et, qui plus est, à celle de la Savoie.5 C’est par ce biais qu’elle conservait une légitimité.

Elle tentait d’en conserver une aussi sur le plan littéraire, en évoquant les écrivains qui avaient parlé de la Savoie, ou qui y avaient séjourné. Mais surtout, elle lança un concours de poésie dialectale qui donna au patois un nouvel élan.6 C’est sous son impulsion que fut créé le dictionnaire de Constantin et Désormaux, qui étaient membres. Louis Terreaux rappelle7 que le patois, en s’enracinant dans la culture familiale et personnelle, avait été favorisé par le romantisme, que son essor en était un effet. On commença à l’écrire et à l’étudier, de manière informelle, au cours du dix-neuvième siècle ; mais il émanait toujours de la paysannerie. Comme celle-ci était regardée comme un pilier de la société saine, son parler n’avait pas été honni ; Alexis Billiet avait établi un glossaire de celui de son village natal. Mais l’Académie de Savoie se réclamait de François de Sales et d’Antoine Favre : elle cultivait le français, et était, à cet titre, néoclassique. La Société florimontane, dont la vocation était plus populaire, ne cessa de promouvoir le dialecte et sa production poétique spécifique.

L’intégration dans la France orientait la culture, en Savoie, vers le particularisme, comme une forme de réaction. Or, le liant profondément au romantisme, Ricarda Huch affirme que « l’amour du particularisme n’est rien d’autre que l’amour de l’inconscient chez l’homme, la recherche des sources les plus cachées dont la réunion a créé son être »8. Le paradoxe est bien que le rattachement à la France, dans un premier temps, a développé l’amour de cette quête, et accru la production en patois, qui devenait dès lors un trait plus distinctif que les institutions. Mieux encore, il a émietté l’identité, qui n’était plus tant relative au duché de Savoie qu’à ses différentes vallées. Les auteurs patoisants sont distingués selon leurs variations dialectales et les communes auxquelles ils appartiennent. Le duché de Savoie n’existant plus, son âme se fragmente entre ses parties. D’ailleurs, le patois évoque plus souvent l’esprit des éléments naturels que les figures du symbolisme traditionnel. Et même en français, la littérature s’oriente vers la célébration de la vallée, de la cité : Maurice-Marie Dantand glorifie Thonon et ses environs dans le Gardo (1891) ; François Arnollet compose un drame barbare sur les antiques Keutrons (1889), peuplade de la Tarentaise ; Jacques Replat, après avoir publié des romans consacrés au duché de Savoie en général (Le Siège de Briançon, 1836, Le Sanglier de la forêt de Lonnes, 1840), se concentre sur Annecy et le Genevois (Voyage au long cours sur le lac d’Annecy, 1858, Bois et vallons, 1864) ; Amélie Gex s’inscrit dans le paysage de Chambéry et de ses alentours, tant en patois qu’en français ; quant à Joseph Dessaix, après avoir, en 1854, commencé la publication d’un gros ouvrage sur la Savoie9, il se concentre, après 1860, sur le Chablais, où il était né et où il était revenu au soir de sa vie10 : il avait fait la promotion du libéralisme à Chambéry, il faisait à présent celle du tourisme à Evian.

Dans cette période française, l’épopée n’est plus tant dynastique que folklorique. La liberté de la presse, sous la Troisième République, favorisa cette tendance, les républicains défendant fréquemment l’expression populaire contre l’académisme.

Quant au courant catholique, il était également en réaction. Mais il l’était de façon globale, en lien avec le catholicisme français, auquel il tendait à s’assimiler. L’exemple de Charles Buet (1846-1897) à cet égard éclaire. Avant 1860, les écrivains savoyards qui partaient à Paris étaient des libéraux qui trouvaient la Savoie trop étroite pour leurs visions d’avenir et de gloire : tel avait été notamment Pierre Lanfrey (1828-1877). Sensible à la « morale évangélique » mais hostile au « dogme » et aux « mystères », il s’était installé à Paris en 1853 pour y poursuivre une carrière littéraire et il fut reçu dans les salons, notamment celui de la comtesse d’Agoult, grâce à des ouvrages sur Napoléon et le Pape, dans lesquels il pourfendait le despotisme sous toutes ses formes. Mais il n’oublia pas de faire l’éloge de la naïveté savoyarde et de condamner la science peu consolante de Paris. Proche de Thiers, il fut élu député républicain en 187111.

Buet était d’un tout autre bord. Né à Saint-Jean-de-Maurienne d’un père épicier, il fut à partir de 1867 journaliste à L’Univers avec Louis Veuillot, et avait pour maître à penser le philosophe catholique Ernest Hello. Il fonda à Paris un salon auquel se rendaient Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Huysmans. Ses romans historiques inventifs et vite écrits eurent un certain succès ; ils s’appuyaient fréquemment sur les traditions savoyardes. En 1885, il dut revenir en Savoie, faute d’argent; Il s’installa à Thonon et participa à la fondation de l’Académie chablaisienne, dont il fut président en 1888 et 1889. Mais, mal reconnu, doté de connaissances imprécises, orienté dans sa vision historique et isolé parmi les intellectuels locaux, il est notoire et significatif qu’il s’ennuyait, et qu’il aspirait à retourner à Paris ; ce qu’il fit en 1894.12 Désormais, la Savoie n’était plus un horizon pour la littérature. Elle subissait la polarisation parisienne.

Charles-Albert Costa de Beauregard pareillement se mêla à la vie littéraire de la grande cité. Élu à l’Académie française dans le fauteuil d’Alfred de Vigny en 1896, il fut connu surtout pour ses ouvrages sur le « marquis Henry »13, son ancêtre qui vécut sous la Révolution, et sur le roi Charles-Albert14 ; mais il écrivit aussi des ouvrages qui exploraient la France de l’émigration, notamment sur Auguste de La Ferronnays15, issu de la noblesse bretonne. Comme Buet, au fond, il n’entendait pas se limiter à la Savoie, quoiqu’il demeurât essentiellement le défenseur du « Trône et de l’Autel ».16

(À suivre.)

Notes :

1 Cf. Jean de Pingon, Savoie française, Yens-sur-Morges, Cabédita, 1996, p. 30.

2 Ibid., p. 39-40.

3 Op. cit., p. 97-99.

4 Cf. Bernard Premat, De l’Association florimontane à l’Académie florimontane, histoire d’une renaissance, 1851-2007, Mémoires et documents publiés par l’Académie florimontane, t. 5, Annecy, Académie florimontane, 2009, p. 85.

5 Ibid., p. 94-96.

6 Voir Louis Terreaux (dir.), Histoire de la littérature savoyarde, Académie de Savoie, Documents, deuxième série, tome 2, 2010, La Fontaine de Siloé, Montmélian, 2011, p. 916.

7 Ibid., p. 914.

8 Ricarda Huch, Les Romantiques allemands 2, Aix-en-Provence, Pandora, 1979, p. 251.

9 La Savoie historique, pittoresque, statistique et biographique.

10 Voir par exemple Evian-les-Bains et Thonon : guide du baigneur et du touriste, 1864.

11 Cf. Culture et société à Chambéry au XIXe siècle, Chambéry, Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, 1982, p. 52-60.

12 Voir la notice qui a été publiée à son sujet (rédigée par A. Weigel) dans Louis Terreaux (dir.) Histoire de la littérature savoyarde, Académie de Savoie, Documents, deuxième série, tome 2, 2010, La Fontaine de Siloé, Montmélian, 2011, p.732-743.

13 Un Homme d’autrefois, Paris, Plon, 1877.

14 Prologue d’un règne. La Jeunesse du roi Charles-Albert, Paris Plon, 1889 ; Épilogue d’un règne. Milan, Novare et Oporto. Les dernières années du roi Charles-Albert, Paris, Plon, 1890.

15 Souvenirs tirés des papiers du comte de La Ferronnays, Paris, Plon, 1900.

16 Cf. Louis Terreaux (dir.) Histoire de la littérature savoyarde, Académie de Savoie, Documents, deuxième série, tome 2, 2010, La Fontaine de Siloé, Montmélian, 2011, p. 726-731 (notice rédigée par Paul Guichonnet).

Académie chablaisienneAcadémie de SavoieAcadémie florimontaneAcadémie françaiseAdelin BallaloudAlexis BillietAlfred de VignyAmélie GexAnnexionAntoine FavreAntoine JacquemoudBernard PrematCharles BuetCharles-Albert Costa de BeauregardConstantin & DésormauxErnest RenanFrançois ArnolletFrançois de SalesFrançois RabutJ.-K. HuysmansJacques ReplatJean de PingonJean-Pierre VeyratJoseph DessaixJules Barbey d'AurevillyLéon BloyLouis TerreauxLouis VeuillotMaurice-Marie DantandMickaël MeynetPierre LanfreyRicarda Huch

Amélie Gex et la mythologie paysanne

Une grande figure de la mythologie populaire savoisienne est indéniablement Amélie Gex, pour la partie dialectale de sa poésie. Elle a évoqué plusieurs figures du folklore d’une manière colorée et vivante – qui rappelle la poésie médiévale qu’essayait d’imiter Jacques Replat.

Jusqu’à la parution de ses poèmes, un seul avait, en savoyard, évoqué une croyance traditionnelle : Lou Sarvan, de François Agnellet (1807-1872). Le « Sarvan » y est peint comme l’âme d’une défunte femme non mariée qui revient sur terre, et dont il ne faut pas avoir peur1. L’explication n’est pas forcément à prendre au sérieux, car il s’agit de se moquer des femmes qui, durant leur vie, font trop les difficiles.

Le poème qu’Amélie Gex consacra à la même figure2 est bien plus convaincant. Il est fait de questions posées par une fille, Rose, à sa mère, sur les phénomènes étranges qui se déroulent dans la maison et autour :

Dette, mâre, coui-t-ou que và
Tote le né dièn la bovà,
Cambin la pourta a ‘na saraille,
Breudâ le fêin parmi la paille
Qu’on trouve présto êin se levant ?…
– Rose, y dâi être le sarvant.
3

La mère répond de la même façon, comme un refrain, lorsque Rose demande qui vient ramoner la cheminée, « Avoé se grippe, avoé se z’âle4 », quand « l’hiver chu le rote y zâle5 » ; qui « fâ brinà tô lo follia6 » « Sêin qu’on sêitièse poêint de bise7 » ; qui après la pluie allume des lueurs dans les fossés qui vont « Zoyé a porri zo le sôze / Ou bin danché chu lo z’avant8 » ; qui « rit » dans le trou des arbres « Quand la lona èin l’air traluit9 » ; qui de son « ju que sèimble on fer rovant10 » nous regarde « la né, quand dihors on s’azarde11 ». Finalement, Rose se gardera d’aller s’amuser inconsidérément avec « Joset12 » : le sarvant a un effet moral. Amélie Gex, par une note, précise, avec justesse, qu’il s’agit de l’ « esprit follet, lutin, familier. On répand des grains de millet au lieu de ses apparitions les plus fréquentes, il s’occupe à les recueillir et laisse ainsi en paix ceux qu’il tourmente d’habitude ». Il est un reste assez clair du culte des esprits du foyer, encore pratiqué de nos jours en Asie. En se concentrant sur les étrangetés s’expliquant par lui, en finissant par l’œil rouge, inquiétant et spectaculaire, Amélie Gex a fait un tableau vivant de cette divinité agreste.

Elle a également mis en vers dialectaux une légende tragique sur un « Çatiau mort13 » : « U païs du Mont-Blanc, on baron demorâve14 » : il festoyait continuellement chez lui, tandis qu’il faisait régner l’ordre par le fer et que les vassaux « payévont le danses15 » en lui apportant leurs denrées. Un jour un moine qui « avâit de ju / Luisants comme on cruéju16 » vint frapper à la porte ; comme on refuse de le laisser entrer, il annonce (en français) :

Ouvrez, car je dois voir
Votre maître ce soir.
Dites-lui que la mort
Ne couche pas dehors.

Puis, le portail, d’un seul regard du moine, s’écroule ; et « fëindant lo-as airs, ‘na grant épée de flamma

Fit quatre coups le tor
Du çatiau et se tor
Et vint tot êimbrâsâ
Chu le tâit se posâ.
17 »

Alors, tout le monde fut changé en pierre. Juste punition. Amélie Gex, par l’emploi de la langue populaire, dit ce mythe avec simplicité, sans en rajouter : les éléments fantastiques sont placés au bon endroit, et leur portée en est d’autant plus grande. Ils ont tous un rôle moral : ils signifient tous quelque chose d’important. Cette concision, peut-être, n’est déjà plus romantique : on songe aux légendes rapportées par Anatole Le Braz18. Mais par le goût du merveilleux, et son symbolisme, le texte est l’héritier du romantisme qui voulait créer ou recréer des mythes en s’appuyant sur les traditions populaires.

Le plus étonnant du recueil d’Amélie Gex est sans doute son « Contio de la colouvra19 ». La forme en est étrangement médiévale (des octosyllabes en rimes généralement plates), et le sujet l’est aussi : il s’agit de la réécriture à demi burlesque de l’histoire de Salomon, mêlée d’un merveilleux que Replat eût qualifié de « celtique ». Le roi célèbre, lassé de son épouse et émerveillé par la reine de Saba, décide de répudier la première et d’épouser la seconde, avant de le regretter amèrement : la « grand princessa » finit par décamper, Salomon resta seul. Le merveilleux est contenu dans quelques éléments originaux. Le premier concerne le roi même : il possède une bague, un chien et une couleuvre qui lui donnent des pouvoirs magiques. La première est un diamant brillant qui se nomme : « Je vois tout », le second s’appelle : « Je sais tout », la troisième : « Je vais partout ». Il prend conseil d’eux. La couleuvre et la bague partent ensemble

Tant qu’à l’endrâit yeu la besoula
Sêin plus rônna reste dromi.
20

Le chien ramène beaucoup de femmes, mais aucune ne plaît au sage prince. Soudain, « on vâi poindre chu ‘na niolla

Que vint de pe delé les mers,
Blance et lonze comme ‘onna biola
La sarpêint trafolant lo-s-airs.
Et, darrié sa créta de flamma
Betâ êin môda de lampion,
Planta drâita chu son crepion,
On vâi paraître onna grand dama.
L’est tote habelia de soluâi ;
L’a de s-éluido pe coronna ;
L’a de-s-étâile avoué la lonna
Chu son mantiau coleur de nâi.
21 »

Cette femme exceptionnelle, éclatante, semble venir du ciel : elle le porte en tout cas avec soi. Et sa monture, dans son assemblement, livre l’origine de la « guivre » dont parlait Replat : elle vient de Salomon ! Celui-ci n’a plus qu’à bannir son épouse en lui donnant

Onna mâison qu’étâit déserta,
Plêine de faye et de sarvant
Que nion lodiévont du devant.
22

Étrange allusion : est-elle rejetée dans une sorte de monde parallèle, à la façon de Merlin enfermé par Viviane ? Ou n’est-ce qu’une plaisanterie sans portée ? Le pouvoir suggestif en est grand.

Discrètement, Amélie Gex crée un univers qui est peut-être plus une forme de classicisme populaire qu’il n’est romantique : c’est sous ce rapport qu’il rappelle les lais médiévaux. Cependant, par cela même, il s’inscrit dans le mouvement qui s’est efforcé de réhabiliter le folklore et d’y voir une mythologie cachée, un monde de figures vivant dans l’inconscient et révélant une sagesse enfouie : plus exactement, il lui donne raison ; il comble son attente.

Philippe Terreaux remarquait que, pour Amélie Gex, la langue locale permettait de mieux entrer dans les croyances populaires, de les vivre de l’intérieur23. Un poème manuscrit la faisait relier le « patois » et « le sang de la vieille Savoie »24 : celui par qui, pourrait-on dire, les mythes gardent une vie. Un exemple marquant peut en être donné. En français, Amélie Gex a écrit des récits de souvenirs de la Savoie ancienne, qui la regrettent et la célèbrent. Dans Vieilles gens et vieilles choses, elle s’exclame :

Et les belles processions de la Fête-Dieu, alors que toutes les cloches de la ville égrenaient dans l’air limpide et frais leurs plus joyeuses sonneries ! Alors que les bannières enrubannées, se gonflant à la brise du matin, ondulaient gracieusement sous les guirlandes et les draperies des reposoirs ; que les sénateurs en toge rouge, les chanoines en manteaux violets, les pénitents noirs encapuchonnés et les confréries multicolores s’allongeaient en interminables files sous les arbres touffus de nos boulevards ou de chaque côté de nos places transformées en parterre embaumé. Oh ! que c’était beau ces choses auxquelles tout le monde en ce temps-là, même ceux qui les prescrivaient, croyaient simplement et sincèrement !25 

Les sentiments en sont purs, rendus par des exclamatives et une floraison de couleurs. Mais il semble que la croyance simple et sincère appartienne au passé. Elle n’appartient pas, en tout cas, à la langue française. En savoyard, en revanche, il semble qu’on puisse feindre qu’elle existe encore ; un poème justement évoque une procession, mais différemment du texte en prose :

Fleurs de savû et roûse éin sâva
Sont mai que robans de satin ;
Noutra croaî sara la pe brâva
Qu’i vont beni demain matin !…
Quand l’êincorâ, zo se bânnieres,
Quand le portuze de lomiéres
Brâm’ront : Propitius esto !
Dièn lo z’airs qu’on varrà traluire
On êintêindra le bon Dio dire :
« Si forcha d’êmpli leur sartot !… »26

La procession contraindra Dieu à se faire entendre dans les airs devenus brillants, et à annoncer la profusion : le doute n’existe pas. On renoue avec les Fastes d’Ovide et la certitude que le rituel amènera magiquement le dieu invoqué à créer l’abondance, à chasser les maladies. Il s’agit indéniablement de mythologie populaire. Qu’elle ait résisté, grâce au patois, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la fait participer du romantisme.

D’ailleurs, Amélie Gex est le seul auteur savoyard qui ait écrit en français un récit s’approchant du genre fantastique : La Marie-aux-pieds-brûlés. Mais il est enraciné, lui aussi, dans le folklore, et sa réussite tient surtout à la capacité d’Amélie Gex à faire revivre la réalité paysanne, avec ses croyances27.

Il est situé « il y a bien longtemps, dans la paroisse de Villard-Léger, au hameau de Tournalou28 » : si l’époque est floue, le lieu est précis. Le merveilleux s’appuie sur la légende d’une âme errante qui est une jeune fille morte d’avoir commis un péché véniel : après avoir emprunté de l’argent à un notaire pour s’acheter une robe, elle est sortie danser malgré l’interdiction de sa mère, a attrapé froid, et a trépassé. L’homme qui l’avait corrompue a d’elle une vision :

Marie, couchée tout de son long devant la cheminée, revêtue d’une belle robe de drap noir et mise comme un jour de grande fête, avait ses pieds nus posés sur le chenet, au-dessus d’un feu ardent.

La pauvre enfant se tordait de douleur.29

Elle annonce qu’elle a une dette à payer et qu’en attendant elle souffre cette peine chaque soir. Mais dès qu’elle s’est expliquée,

Le feu qui était sous les pieds de la pauvre martyre s’éteignit subitement ; il ne resta qu’une clarté douce qui forma une auréole tout autour d’elle. De noire qu’elle était, sa robe se changea en vêtement blanc d’une légèreté idéale, et son visage si souffrant prit un air rayonnant. Puis, lentement, elle s’éleva comme portée sur un nuage.30

En effet, la dette venait d’être mystérieusement payée grâce à une vieille femme accompagnée d’une chèvre « ayant une petite lanterne suspendue à son cou » et prise pour cette raison pour un « feu follet » par un groupe se déplaçant de nuit dans la campagne. La vieille tend un papier à la débitrice et ce qui y est écrit est lu par ses amis : la dette est payée par le notaire ci-devant évoqué ! Dès qu’on a fini la lecture, on s’aperçoit de la disparition de la femme.31 Le symbole en est clair.

Le ton peut se faire badin, et la langue se remplir de mots savoyards, car il s’agit de s’accorder à l’esprit populaire ; mais le mystère reste respecté dans son essence. Le fantastique affleure par des évocations succinctes. Seule l’expression « légèreté idéale » rappelle la littérature romantique française.

L’art d’Amélie Gex est contrôlé. Pour autant, on n’est pas dans le fantastique d’un Maupassant : porteurs d’une substance morale nette, les éléments surnaturels émanent de la religion catholique, ou du folklore traditionnel. Aucune influence des sciences occultes contemporaines ne peut s’y sentir.

De nouveau, on est tenté de parler d’une forme de classicisme populaire, rappelant beaucoup l’œuvre de Frédéric Mistral. Cet essor de la littérature régionale était approuvé et soutenu par les romantiques, notamment Nodier et Lamartine32 ; et il n’aurait pas existé sans eux. Mais quand ces œuvres sont absolument fidèles à l’esprit paysan, que l’auteur cherche à le restituer et qu’il n’y ajoute rien de distinct, est-on encore dans le romantisme ? Seulement dans la mesure où le romantisme soutenait le régionalisme, et assimilait le classicisme au centralisme33 : le merveilleux local est dès lors regardé comme romantique par essence34.

Notes :

1 Cf. Louis Terreaux (dir.), Histoire de la littérature savoyarde, Académie de Savoie, Documents, deuxième série, tome 2, 2010, La Fontaine de Siloé, Montmélian, 2011, p. 919-920.

2 Cf. Amélie Gex, Contes et chansons populaires de Savoie, Curandera, 1986, p. 64-67.

3 « Dites, mère, qui est-ce qui va / Toutes les nuits dans l’écurie, / Malgré que la porte ait une serrure, / Mélanger le foin avec la paille / Qu’on trouve prêts en se levant ?… / – Rose, ce doit être le sarvant. » (Traduction d’Amélie Gex, en regard du texte en patois.)

4 « Avec ses griffes, avec ses ailes ».

5 « l’hiver sur les routes il gèle ».

6 « fait bruire tous les feuillages ».

7 « Sans qu’on sente point de bise ».

8 « Jouer aux quatre coins sous les saules / Ou bien danser sous les osiers ».

9 « Quand la lune dans l’air reluit ».

10 « œil qui ressemble à un fer rouge ».

11 « la nuit, quand dehors on se hasarde ».

12 « Joseph ».

13 « La Légende du château mort », op. cit., p. 318-323.

14 « Au pays du Mont-Blanc, un baron demeurait ».

15 « payaient les danses ».

16 « avait des yeux / Luisants comme une lampe ».

17 « fendant les airs, une grande épée de flamme / Fit quatre fois le tour / Du château et ses tours / Et vint toute embrasée / Sur le toit se poser. »

18 Voir par exemple : Anatole Le Braz, La Légende de la Mort, Marseille, Jeanne Laffitte, 1982.

19 « Le Conte de la couleuvre », p. 188-211.

20 « Jusqu’à l’endroit où la bise / Sans plus gronder reste endormie ».

21 « on voit poindre sur un nuage / Qui vient de par delà les mers, / Blanc et long comme un bouleau, / Le serpent fendant les airs. / Et, derrière sa crête de flamme / Mise en guise de lampion, / Plantée droite sur son croupion, / On voit paraître une grande dame. / Elle est toute habillée de soleil ; / Elle a des éclairs pour couronne ; / Elle a des étoiles avec la lune / Sur son manteau couleur de neige. »

22 « Une maison qui était déserte, / Pleine de fées et de revenants / Que personne n’habitait auparavant. »

23 Philippe Terreaux, La Savoie jadis et naguère, d’Amélie Gex à Henry Bordeaux, Centre d’études franco-italien, Cahiers de civilisation alpine, éditions Slatkine, 1990, p. 33.

24 Ibid., p. 34.

25 Cité par Philippe Terreaux, op. cit., p. 178.

26 Ibid., p. 179. Traduction : « Fleurs de sureau et roses en sève / Valent mieux que rubans de satin : / Notre croix sera la plus belle / Qu’ils vont bénir demain matin !… / Quand le curé, sous ses bannières, / Quand les porteuses de lumières / Chanteront : Propitius esto ! / Dans les airs qu’on verra reluire / On entendra le bon Dieu dire : / « Je suis forcé de remplir leurs celliers !… »

27 Ibid., p. 194.

28 Amélie Gex, Vieilles Gens et vieilles choses, Chambéry, Dardel, 1924, p. 185.

29 Ibid., p. 307.

30 Ibid., p. 308.

31 Ibid., p. 300-301.

32 Voir le « 40e Entretien » du Cours familier de littérature, publié en 1859 (et présenté dans Frédéric Mistral, Mireille, Paris, Garnier-Flammarion, 1978, p. 471-479) ; on y trouve, notamment, ces mots : « Pourquoi chez nous (et je comprends, dans ce mot nous les plus grands poètes métaphysiques français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock, Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les œuvres de ces grands écrivains consommés, la sève est-elle moins limpide, le style moins naïf, les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés moins sereines, les impressions enfin qu’on reçoit à la lecture de leurs œuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces poètes des veillées de la Provence ? Ah ! c’est que nous sommes l’art, et qu’ils sont la nature » (p. 477). La spontanéité, l’originalité des images, leur caractère personnel et naturel, ne sont-ils pas, en principe, des traits romantiques ? Lamartine laisse entendre que la poésie savante a encore trop de rhétorique en elle.

33 Voir, à ce sujet, Ricarda Huch, Les Romantiques allemands, tome second, Pandora, Aix-en-Provence, 1979, p. 250 : « Dans l’État français, la centralisation avait vaincu depuis des siècles, ce principe mécanique, nu, mesquin, tueur de vie, que le romantisme pourchassait dans tous les domaines. De même que le romantisme poursuivait Newton parce qu’il avait introduit le mécanisme dans la physique et l’astronomie à la place de la vie, de même il combattait la France parce qu’elle était l’État qui, par un calcul et une construction arbitraires, prétendait créer artificiellement des échanges organiques. »

34 Paul Mariéton (1862-1911), félibre important, nous rappelle que le romantisme parisien favorisa la poésie décentralisée : « Quelques critiques, Sainte-Beuve et Nodier, jadis, avaient, en exaltant Jasmin, favorisé comme une décentralisation de la poésie. Napol-le-Pyrénéen (Peyrat) chantait les Pyrénées en un triple romancero plein d’amour et de pensées, mais à qui sa langue natale eût seule pu donner la palpitation lyrique qui fait vivre la poésie. À cette même date (1835), Fauriel découvrait l’Aquitaine de la Croisade, comme Reynouard avait fait la lumière sur la Provence des troubadours. Peyrat reconnut sa vraie vocation dans l’histoire de sa race ; il exhuma l’Inquisition romane et se fit l’annaliste vengeur du martyrologe cathare.
« Peu après Jasmin, s’était révélé Brizeux qui, également poète en français et en breton, avait groupé dans son pays des fidèles de tout ce qu’il aimait. Alors aussi, précurseur des félibres, Adolphe Dumas chantait La Provence, en des vers trop oubliés qui ne furent pas sans initier à la poésie natale le fils du jardinier de Saint-Rémy, notre Malherbe, Roumanille.
« Mais si ce grand sentiment du passé des provinces, provoqué par le Romantisme, fructifiait lentement çà et là, il fallait le renouveau provençal, il fallait surtout Mireille pour élargir cette conquête, pour vulgariser ces sentiments de dignité native et de personnalisme. » (Paul Mariéton, La Terre provençale, Raphèle-lès-Arles, C.P.M., 1980, p. 503-504.) En d’autres termes, Mistral a fait aboutir le Romantisme qui a émancipé la poésie provinciale. À ce titre, on pourrait faire d’Amélie Gex un aboutissement du Romantisme savoyard, en tant que la Savoie est devenue une province française.

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Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns (6) : les sentiments du poète – et conclusion

bourneauJean-Alfred Mogenet livrait peu ses sentiments personnels : son style est essentiellement descriptif. Une certaine atmosphère de tristesse est répandue dans nombre de ses textes, alimentée par un vocabulaire représentatif. La Chapelle du Bérouze rappelle des moments pénibles :

Quand prés du mort, man dian la planna
Le fâ retenti sous regrets,
Quand l’ékot, sensible à sa panna,

Plieurt, à l’écart, u fond des bouets,

Tant triste que sey son langâge.1

Le monde résonne du malheur : les éléments s’y mêlent, créant une angoissante profondeur… Ici l’écho rappelle la nymphe antique, dans son « écart au fond des bois » ; mais ce n’est pas l’amour de Narcisse qu’elle répète inlassablement : plutôt une lamentation…

Naturellement le cimetière n’est pas en reste : « il y choit des feuilles et des gens » – rapprochement mélancolique non surmonté par les promesses de monde plus beau que peut livrer la croix. Le plus émouvant est sans doute l’assimilation de la porte qui grince aux cris des bergères d’une colline à l’autre : contraste saisissant, emmenant l’âme vers l’infini.

On ne peut pas s’étonner que quand enfin Jam fait part de sa vie intérieure, ce ne soit pas la joie qui domine :

Vey, y-est bin tard ; ja l’hiver sombre,
Le jâl, la biye ant tot nèya ;
Mais de vais, mais le ciel s’encombre
De nioles ; y-est bin ney d’ava.2

Une strophe remarquable, en ce qu’elle ne nomme pas directement les sentiments : elle peint l’âme au travers de phénomènes naturels, renversant les personnifications habituelles – et, peut-être, leur donnant leur sens secret. Jam ne se sentait pas à l’aise, dans son temps.

Malgré la relative raideur de son langage, qu’il voulait maîtrisé, il ne laisse pas de s’adonner à l’exclamative :

Ah ! se grand-mâre ettey pas mourta,
Sûr, tôt âtre sarre son sort
On le traitre d’on âtra shhourta,
Y-étiant tuis dous tant bin d’accord !

[…]
Abosshia contre la mouraille,
Mon Diu qu’al triste ! Y-en fâ mâ.3

Les questions rhétoriques au néant sont également répétées :

Qu’a-t-on reteria de l’affare ?
Quement baguâ çan qu’on a fé ?
4

Menashhivant-ey lous solis ?
Quin tour ant-ey fé é grenis ?
S’y-égardâvant adey leu place
En uvrant leu gueula vorace
Pertot tâ peussâve du bliâ
Avey-t’on à s’en inquiétâ ?5

Il tend alors au reproche, à la polémique. Il trompe d’ailleurs fréquemment son amertume par de l’ironie. Les inventions nouvelles font volontiers l’objet de ses moqueries, tel le lampadaire électrique,

Shandéli que monte et que sonde
Le ciel à l’hauteur d’on prômi.
Shandéli qu’écliére le monde
A dix pas alentor de lui.
6

Les élans brisés par le vers qui suit sont d’un bon effet. Comme Henry Bordeaux à la même époque, il aimait à se gausser des hommes politiques, et, parlant d’un gâteau, il dit :

Grou, gras, ventru y me semblâve
Vi devant me on sénateur.7

Sa bonne humeur se décèle en outre dans l’anaphore par laquelle il célèbre les Vieilles Maisons : « J’aime », dit-il à maintes reprises en début de vers en guise d’anaphore, créant une sorte de refrain.

Enfin, c’est par l’épopée burlesque qu’il semble avoir le plus nettement surmonté sa mélancolie, se plaçant avec joie dans l’action et l’imagination. Deux poèmes à cet égard sont marquants.

En premier lieu, L’Alpage évoque la lutte âpre que se mènent les vaches au printemps pour devenir les chefs du troupeau. Les actions s’enchaînent rapidement, et « la terre / Tremble » : le verbe est rejeté au vers suivant, comme dans la poésie de Hugo, afin de créer un effet. « On ne voit que des rages affreuses », affirme Jam : voulant dire que les vaches sont toutes enragées ; mais, certes, la rage en elle-même ne se voit pas : comme dans l’épopée, l’impulsion psychique est seule perceptible ; le corps qui la porte est oublié. Les bergers achèvent de remplacer le récit circonstancié par les fusées de leurs cris :

– Hardi ! Bosshard, hardi ! haro !
– T’â le dessus. hardi ! Meraille.
Bravo ! ma Meraille, bravo !8

Ces clameurs qui se répètent n’ont plus d’ordre : on n’est plus que dans l’émotion.

Le plus beau est peut-être le combat mené par la louche contre les morceaux épais qu’il reste à réduire dans la « soupe blanche » :

Le râté en avant le doble
Sa fource en allant à r’coulon,
Mais vêtia qu’on pourâ l’encoble,
Le reste à jot su le bacon.9

Ce rare exemple d’objet domestique se comportant comme un fauve crée un comique qui rappelle le Roman de Renart. Nous avons déjà évoqué le moment où la louche anéantit les légumes qui la supplient d’arrêter : la personnification n’est pas forcément une fin en soi : il s’agit aussi d’entrer dans une forme nouvelle de poésie héroïque.

Enfin le burlesque peut se faire mystique lorsque Jam affirme que son coq est si bon qu’il pourra finir au sommet d’un clocher : lieu où, comme on sait, souvent un coq symbolique en fer est juché. Idée amusante, puisqu’un tel coq n’étant pas vivant peut sembler inférieur à celui de chair et d’os ; mais cet animal de gloire est l’image d’un ange.

Jam s’appuya sur son environnement pour créer un univers poétique original. Peu nourri dans son inspiration de quelconques modèles, il n’entre pas dans un imaginaire prédéterminé, ni celui de la mythologie classique, ni celui des romantiques, ni celui du merveilleux populaire. À ce titre, il est atypique, mais au fond de son temps. Il ne compte que sur lui-même, ses propres souvenirs, pour approfondir le monde sensible vers celui du cœur.

Sa pensée, en revanche, est plutôt rigide : elle doit essentiellement au parti auquel il appartenait, fait de traditionalisme et de réaction. Il ne fait pas à cet égard dans la nuance, rejetant systématiquement la modernité. Moins souple et subtil qu’Amélie Gex, il n’est pas non plus porté par une conscience politique personnelle, comme l’était Just Songeon (son contemporain). Il voue à la religion catholique un culte de principe, qui ne semble pourtant pas avoir pu le consoler des malheurs des temps.

Ce qui le sauve est d’avoir eu une foi en la tradition assez sincère pour fuir la polémique et le porter à l’évocation d’un monde disparu. Il y a mis une énergie remarquable, et trouvé des voies d’expression singulières, qui le rendent assurément inimitable. On ne sait qui pourrait à ce point voir dans les éléments et les objets une âme voulante, sentante, pensante. En ce sens, il avait quelque chose du visionnaire campagnard. Chez lui, cela n’avait rien d’un procédé extérieur : il le vivait.

Cela a une cohérence avec son rejet du progrès, puisque celui-ci s’accompagnait d’une expansion du matérialisme qui, loin d’attribuer à la nature et aux objets une forme de psychisme, cherchait la source de celui-ci dans la complexité cérébrale – qu’il essayait, finalement, de reproduire dans les machines. Là où Jam aurait pu être pris en défaut est que l’affection qu’il avait pour les objets domestiques s’est bien transférée sur les engins familiers de la vie moderne : la chère automobile qui nous a emmenés aux quatre coins du monde, nous l’aimons et lui attribuons une âme aussi bien que Jam le faisait pour sa lampe à huile. Et si un jour des robots devaient infester l’existence, nous aurions pour eux la même affection et la même impression qu’ils sont doués de sentiment.

Mais cette constance montre, en un certain sens, qu’il avait raison sur le fond : ce n’est pas du degré de complexité que vient l’âme des objets. Elle vient de ce que nous nous retrouvons en eux. Elle vient plus de la poésie que de la technique.

Et c’est cela qui compte essentiellement : rien d’autre ne fixe leur valeur.

Notes :

1 « Quand près du mort, comme dans la plaine / Elle fait retentir ses regrets, / Quand l’écho sensible à sa peine / Pleure à l’écart au fond des bois ! / Si triste que soit son langage… »

2 « Oui, c’est bien tard ; déjà l’hiver sombre, / Le gel, la bise ont tout noyé ; / Plus je vais, plus le ciel s’encombre / De nuages ; c’est bien noir en bas. »

3 « Ah, si grand-mère n’était pas morte, / Sûr, tout autre serait son sort ! / On le traiterait d’une autre façon, / Ils étaient tous deux tellement d’accord ! […] / Renversé contre la muraille, / Mon Dieu qu’il est triste ! Cela fait mal. » (Le Rouet.)

4 « Qu’a-t-on retiré de l’affaire ? / Comment vanter ce qu’on a fait ? (La Lampe à huile.)

5 « Menaçaient-ils les granges ? / Quel tort ont-ils fait aux greniers ? / S’ils regardaient de leur place / En ouvrant leur gueule vorace / Partout où il poussait du blé / Avait-on à s’en inquiéter ? » (Les Fours à pain.)

6 « Chandelier qui monte et qui sonde / Le ciel à hauteur d’un prunier. / Chandelier qui éclaire le monde / À dix pas autour de lui. » (Le Bec verseur.)

7 « Gros, gras, ventru, il me semblait / Voir devant moi un sénateur. »

8 « – Hardi Bochard, hardi ! Haro ! / – Tu as le dessus, hardi ! Meraille, / Bravo ! ma Meraille, bravo ! »

9 « Le dos en avant elle double / Sa force en allant à reculons, / Mais voilà qu’un poireau l’entrave, / Elle reste juchée sur le lard. »

Amélie GexJean-Alfred Mogenet dit JamJust SongeonVictor Hugo

Jean-Alfred Mogenet, poète de Samoëns (5) : hyperboles et métaphores

p-78-79Dans sa poésie, Jean-Alfred Mogenet était chiche d’adjectifs et d’adverbes. Mais il pratiquait l’hyperbole. Les mots « mille », « jamais », tous », reviennent sous sa plume. En l’honneur de la Jaÿsinia, il dira :

On vey sourti mille plantes novales,
Mille boquets qu’on avey jamais vius.
1

Les oratoires perçoivent, eux, « tous les mystères du vieux temps ».

Pour la Lampe à huile, une hyperbole est accompagnée d’une comparaison confirmant sa dimension religieuse :

Pet mais d’ion al y-avey la place
Qu’a la lampa des sacrements,
Al y-avey pet le fare face
Mille reliques du v’ye temps.2

Les comparaisons et métaphores sont assez nombreuses et riches. Les vers comparent les rêves à des « papillons en voyage »3, leur rendant une vie que la psychologie moderne leur a fait perdre. La goutte d’eau dont se sert l’oiseau pour ressusciter une marguerite est dite briller « comme un grain d’argent » : elle en devient magique. Les croix ont semblablement « le brillant verni de l’or » et les dentelles sur lesquelles elles reposent « valent souvent un trésor ». Pour la vieille horloge,

Près du plafond son cadran brille
Et tint solet à la famille ;
[…]

Alignat contre la mouraille,
E dépasse tot de sa taille ;
On crey vi, tant é se tint drey,
On grenadi du temps dés rey.4

La comparaison sert à la fois à glorifier et à personnifier : pour Jam tout être glorieux doit avoir une âme !

Le clocher a un chant « pareil à un coup de tonnerre » et est comparé au « phare sur la grève » qui voit

les vagues en cadence
Creytre et mouri su l’océan5

Le clocher, lui, voit les générations naître et mourir… Le poète se fait philosophe.

Les « temps nouveaux » sont assimilés à un « ouragan » – et implicitement, à de barbares envahisseurs :

Lou temps novés ant des airs mais que sombres ;
Su leu shemin on peshhey que décombres ;
Y massacrant l’uvra é devantis
Man l’ouragan abat lou v’ye noyis.6

Ce sont des destructeurs universels.

Au contraire, quand le soleil brille sur les Vieilles maisons, il y jette de l’or :

Sous rayons rossets, pet les rendre
Sesshes et de de bouna façon.
Ant pas pur d’ey fare détiandre
L’or qui sénant su la meshhon.7

La fontaine traditionnelle est plus belle que des verres à champagne :

Fé u temps des reys de Sardagne
Al a consarvâ sa fréshieu.
Lous verres qu’on bey le champagne
Ant pas l’ensemble pe gracieux.8

Mais les comparaisons peuvent aussi se faire dépréciatives, lorsqu’il s’agit d’objets nouveaux, liés au progrès :

A sa place on bec électrique
Ey peusse man on ran de pey.9

Les objets religieux reflètent, eux, le « paradis », ou montrent le pays des « rêves inconnus » :

Sa purta a z’u pet modèle